David Černý : “Je suis un sculpteur, pas un gangster”

Les badauds s’attroupent souvent autour de cette sculpture peu commune installée dans les rues de Prague. Deux hommes de bronze urinent tranquillement sur la carte de la République Tchèque, “écrivant” avec leur pénis, ici quelques phrases de Praguois célèbres, là les messages que les visiteurs leur ont commandés par SMS. Une œuvre qui ne pouvait être autre que celle de David Černý.

Irrespectueux, provocateur, iconoclaste… l’artiste ne s’embarrasse pas de ce genre de qualificatifs. Et même lorsqu’il s’agit d’évoquer « Entropa », sa dernière œuvre réalisée en l’honneur de la présidence Tchèque du Conseil de l’Union Européenne représentant chaque pays membre par le biais du stéréotype et de la caricature. Les Pays Bas se retrouvent noyés sous les flots qui ne laissent dépasser que quelques minarets ; la France est barrée d’une banderole « En grève » ; l’Italie prend la forme d’un terrain de football foulé du pied par des joueurs s’accouplant avec leurs ballons… Aucun pays n’échappe au cynisme du sculpteur. Car il s’agit bien du seul Cerny, et non de 27 artistes issus des différents pays de l’UE tel que le cahier des charges l’indiquait…

- Aviez-vous dès le départ l’intention d’inventer ces 26 fausses identités ?

C’était une idée. J’en avais plein d’autres, et l’une d’elles était celle-là. On a juste pensé que ce serait beaucoup plus marrant de le faire comme ça.

– Apparemment, les gens disent aimer votre sculpture. Vous vous attendiez à ce qu’elle soit accueillie comme ça ?

Vous trouvez qu’elle a été bien accueillie ? Moi j’ai plutôt le sentiment qu’elle a été difficilement acceptée. Elle a même été totalement rejetée d’une certaine manière. C’est très difficile de parler d’attentes. Surtout parce que quand on pense à ce qui pourrait advenir, on oublie tout ce qui concerne les sentiments, alors que tout est basé sur du ressenti. Donc je dirais qu’essayer de prévoir les réactions à l’avance n’a pas de sens. Mais c’est vrai que je ne m’attendais pas à ce que ce soit un tel scandale. J’ai pensé que ça serait beaucoup plus rigolo !

– J’ai été un peu surpris que vous vous soyez finalement excusé le jour de l’inauguration…

Je me suis excusé devant Sasha Vondra [Alexandr Sasha Vondra, Vice Premier Ministre de la République Tchèque]. Vous savez, je lui ai beaucoup parlé durant les deux dernières semaines avant l’inauguration. A un moment, il a commencé à avoir des soupçons. Je dirais qu’en fait notre relation n’était pas très saine.

– Pourquoi ?

Eh bien parce qu’il me faisait confiance. Je suis sûr que c’est un homme très bien, et c’est justement le problème. Il faut considérer la chose ainsi : s’il s’agissait d’un autre gouvernement, je n’aurais pas voulu travailler avec. C’est en réalité le premier gouvernement avec lequel j’ai envie de collaborer.

- Vraiment ?

Oui, le premier gouvernement après quinze ans. Même le Premier Ministre est correct, et Sasha Vondra est un homme très sympathique. Il est juste. Il sait ce qui est important. Et c’est le cas de bien d’autres gens, comme de notre ministre des Affaires Etrangères [Karel Schwarzenberg] : c’est un homme incroyable. Voilà la première raison pour laquelle j’avais envie de parler avec eux. Si les choses n’avaient pas été ainsi, je n’aurais pas collaboré avec le gouvernement. Surtout quand on sait que notre Président [Vaclav Klaus] est un enfoiré de première. S’ils l’avaient su, si je leur avais dit avant, la situation aurait été complètement différente. Mais puisqu’ils ne s’attendaient à rien de tel, j’étais forcé de m’excuser. En fait, c’était plus à un niveau personnel. Je pense vraiment que le gouvernement fait le maximum, et c’est la première fois en quinze ans. Je ne plaisante pas.

- Je pensais que vous regrettiez ce que vous aviez fait…

Je ne pense pas que je puisse le regretter, vous savez. Je suis simplement désolé du malentendu. Je pense que dans certains cas, les gens ont vraiment réagi de façon excessive, ça a été mal compris. Vous savez, on parle de « gros scandale ». Nous on pensait que ça pourrait être marrant, que ce serait un peu surprenant pour les démocrates de l’Union Européenne. On peut évidemment le voir comme un « gros scandale », mais je ne m’attendais absolument pas à ce que le débat fasse le tour du monde !

- Quelles sont vos influences ?

Je ne sais pas trop. Mes influences iraient par exemple de Francis Bacon à Peter Greeanway, mais aussi David Lynch. Je ne vois pas un artiste en particulier. La question est moins de savoir qui m’a influencé que quels sont mes centres d’intérêt, ce dont je me soucie. Je ne suis pas influencé par un artiste en particulier.

- Et quels sont vos centres d’intérêt aujourd’hui ?

L’aviation. L’aviation acrobatique. Je suis pilote.

- Parlez-moi de votre travail actuel : quelle est votre prochaine sculpture, votre prochaine œuvre ?

J’ai quelques commandes. Mais il n’y a vraiment rien de sûr à cause de la crise. Une chose quand même : je ne suis vraiment pas dans le monde de l’art indé.

- Qu’est-ce que vous entendez par là ?

Eh bien il y a les artistes, les galeries privées, les galeries publiques, et tout ça constitue le cercle du monde de l’art. Je suis tout simplement en dehors de ça. Parce que je ne bosse jamais avec des galeries privées. Et je ne fais partie d’aucune institution publique. Si vous regardez la galerie nationale ou je ne sais quoi d’autre, je n’y suis pas. Je dirais que je travaille principalement avec des développeurs et des investisseurs privés. Je ne suis même pas inclus dans le grand système. Je n’ai absolument rien à voir avec l’État.

- Pourquoi avoir fait ce choix ?

Ça s’est juste avéré être comme ça vous savez. J’étais dans des institutions artistiques : j’étais au P.S.1 de New York, je faisais partie du Independent Study Program… en gros je passais par tous ces programmes théoriques très côtés dans le monde de l’art, et dans un sens je n’ai jamais été accepté… c’est tout. Depuis, je me concentre sur des travaux particuliers dans des endroits précis. En ce moment, j’ai deux commandes : l’une est une nouvelle œuvre en Amérique. J’en ai fait une il y a un an aux États-Unis, qui s’appelle « Metalmorphosis ». Et avec le même développeur on prépare autre chose, mais à cause de la crise tout est suspendu. Je suis censé faire une autre œuvre pour un autre développeur privé, mais rien n’est sûr non plus à cause de la crise. Je fais également partie du Meet Factory Project [un centre d’art contemporain international à Prague]. Je suis un des fondateurs et j’en préside le conseil d’administration. Nous avons quelque chose comme quinze studios pour les artistes internationaux, qui viennent et travaillent là-bas.

- Vous avez également fait de la prison pour avoir peint un tank en rose, non ?

Je ne suis pas allé en prison, j’ai été poursuivi. J’ai été poursuivi pour trouble de l’ordre publique.

- Et avez-vous été poursuivi pour d’autres de vos œuvres? Ou juste pour celle-là ?

Non “juste” pour celle-là. [Rires] Je suis un sculpteur, pas un gangster.

- Vous seriez prêt à refaire quelque chose comme ça ?

En tout cas je suis sûr que jamais je ne repeindrai un tank en rose ! [Rires]

- Beaucoup vous considèrent comme un artiste provocateur. Est-ce que vous pensez que l’art doit forcément l’être ?

Je ne juge pas l’art sur la base de critères comme la provocation. Je ne comprends pas ce genre de termes. Je ne fais pas de l’art pour la provocation, c’est juste qu’on me colle cette étiquette. Vous savez quelqu’un va appeler ça de la provocation, quelqu’un va me qualifier de rebelle… je ne sais pas moi, je ne suis qu’un pilote ! [Rires]

- Vous ne vous considérez donc pas comme un provocateur ?

Non, non pas du tout ! Je pense que c’est une histoire d’environnement, le fait qu’on me qualifie ainsi, qu’on mette des étiquettes, que l’on me traite de cinglé. Je ne sais pas. Je suis quelqu’un de sérieux vous savez. Je suis même capable de piloter un avion au-dessus d’un aéroport international. [Rires] Je paye même des impôts. Je suis très conservateur. Je prends même des douches !

- Vraiment ?

Oui sans rire ! Tous les jours. Et j’utilise même du savon ! Bon ok, je ne me lave pas les cheveux…

- [Rires] En fait vous vous conformez complètement, c’est ça que vous voulez dire…

Bien sûr, je me conforme complètement.

- Je vois. Une dernière question au sujet d’ “Entropa” : qui était, ou qu’était la cible de cette sculpture ?

La cible ? Eh bien la question était… vous savez ce qu’ “Entropa” veut dire ? [NDLR : "Entropa" est un mot formé à partir d' "entropie" et de "Europa"] Pour moi le plus marrant était que lorsque nous parlions, avec le Premier Ministre et Alexandr Vondra, du nom à donner à la sculpture, j’ai dit : « je veux l’appeler Entropa ». C’était un peu louche. Et ils ont dit ok. Personne n’a protesté. Et ce qui s’est passé en fait, c’est que personne ne savait vraiment ce que ça voulait dire. Parce que si quelqu’un avait su d’une quelconque manière ce que « entropie » signifie, c’aurait été louche. Mais je dois quand même dire une chose : je suis très pro-européen. J’ai vraiment soutenu l’Europe, et j’aime vraiment cette idée d’un continent uni sans aucune frontière.

- Certains avancent l’idée que la cible – je fais exprès d’utiliser ce terme – était votre Président…

En fait je me suis moqué… ou plutôt nous, nous nous sommes moqués de lui parce que c’est un gros bouffon. Sans doute la plus grande honte de notre pays. Je pense que ce qu’il est en train de faire est vraiment anti-européen. Il est un très mauvais exemple. Nous voulions montrer ça, c’est sûr. Mais vous devez considérer les choses dans leur globalité. L’objectif, c’est que nous voulons une Europe unie. Mais plutôt que de monter une Europe unie – ce qui serait ennuyeux et laisserait penser que tout est déjà fait, alors que ce n’est pas le cas ! – on voulait dire : « Est-ce bien vrai ? Où sont les barrières ? ». On a donc essayé de retourner le problème.

- Vous disiez vouloir savoir avec cette sculpture si l’Europe était capable de rire d’elle-même. Alors, est-ce que vous avez eu la réponse ?

C’est très difficile de dire ça maintenant. Ça va vraiment se jouer sur le long terme. Mais c’est une question qui mérite d’être posée.

- Donc vous posez les questions, mais vous ne donnez pas les réponses…

Vous savez, je ne suis pas capable de donner les réponses. Si c’était le cas, j’entrerais en politique et je serais candidat à des élections. Je ne suis pas un homme politique. J’essaye juste de mettre en lumières des problèmes. On verra bien ce qui se passera, ce qui résultera de tout ça.

Son site officiel
La Meet Factory

Interview réalisée par Olivier le 8/02/09, et traduite de l’anglais.

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