J’aurais très bien pu vous gratifier d’un édito spécial Noël, en vous apprenant -ou pas- que le Père Noël australien se déplace en surf ou à dos de kangourou. Que nenni ! En cette fin d’année festive, KUB3 revient sur le débat qui a soulevé moult réflexions autour des tables rondes du Centre Georges Pompidou début décembre. “Où va le cinéma ?” Je vous le demande.
La question a été posée à divers acteurs et cinéastes des quatre coins de la planète. Tantôt hésitants, souvent révélateurs, et parfois pertinents, leurs diagnostics mettent à jour l’état de santé du 7ème art. Et selon la plupart d’entre eux, il est préoccupant.
Les vilains de l’histoire sont facilement identifiés. Le libéralisme dévastateur. L’infâme société de consommation. George A. Romero ne cesse de le marteler dans ses films de zombies et nous le répète encore : “je crains que les grands et les puissants demeurent toujours aussi grands et puissants. Excepté le petit monde des indépendants, je pense que ça va vraiment nulle part“.
Ouh le méchant pessimisme… Et Romero n’est pas le seul. A écouter la majorité des propos des artistes interviewés, la nostalgie de Charlie Chaplin, d’Orson Welles et d’Alfred Hitchcock ne peut que nous submerger. Y’a pas à dire, c’était mieux avant. Tandis que l’actrice néerlandaise Carice Van Outen propose d’arrêter d’ouvrir notre gueule et de tourner des films muets, le cinéaste argentin Lisandro Alonson incite carrément à revenir à l’époque des frères Lumière. Back to basics. Parce que là, vraiment, rien ne va plus. Le sage Shyamalan (Sixième Sens) déplore la fuite du cinéma, toutes ces “suites, remakes, choses familières” qui pourtant jadis “étaient des produits bas de gamme dont les gens ne raffolaient pas“.
Dans le fond, rien de nouveau. Tyrannie financière des studios, manque d’inspiration des artistes, et voici le résultat : un public abruti, en quête d’art facile et de plaisir immédiat. Bong Joon Ho (The Host) ne s’y trompe pas. “Le cinéma s’éloigne de nous tous, tandis que les jeux vidéos, la télé et internet se rapprochent de plus en plus des gens (…) Un film est devenu un fichier, tout simplement. Un film existe parce qu’il EST un fichier. Tout devient très facile, on a juste à appuyer sur un bouton et effacer “.
Alors, quelle place peut prendre le cinéma dans le nouveau rapport de l’Homme au monde ? Les débats organisés à Beaubourg en collaboration avec Les Inrockuptibles livrent d’intéressantes perspectives sur un sujet à multiples facettes. Quel est le rôle de la critique ? Comment doit-être financé le cinéma ? Comment utiliser les nouveaux supports de diffusion ?…
Au-delà d’un catastrophisme facile et inutile, l’intervention la plus constructive des mini-interviews réalisées en parallèle des débats est probablement celle de l’acteur américain David Strathairn.
” Je crois que le cinéma est en ce moment porté par une certaine confusion. Il est en grande partie régi par le marché, le marketing. Faire un film aujourd’hui, ce n’est pas nécessairement aussi difficile que de le faire distribuer. La distribution, le marketing, la compétition, avec une telle production… C’est ce qui caractérise le paysage du cinéma américain et ça caractérise probablement les films dans le monde entier. Comment donner une visibilité à son travail ? Comment les artistes, les réalisateurs, trouvent un lieu où montrer leurs films ? Il y a tant de festivals pour les films aujourd’hui. Et c’est formidable parce que c’est le lieu où les films peuvent être vus, sans dépendre d’une immense promotion.
Je pense que le cinéma américain est plutôt vivant. Le cinéma dans le monde connaît quelque chose de plus vivant, frémissant que jamais. Grâce à la technologie. La technologie rend les choses si faciles à présent. Ca ne veut pas dire qu’il n’y aura que de grandes réussites. Mais les choses s’épanouissent d’une nouvelle façon. Le marché est toujours le même en un sens. Réaliser une création qui va d’un festival vers la communauté, puis vers une plus grande communauté, sans dépendre de la publicité et du marketing… Comment faire pour que ça fonctionne, c’est le défi. On fera toujours des films, de Youtube aux grosses productions. Et internet est aussi en train de changer beaucoup de choses. L’espace virtuel change la façon dont les films sont distribués et vus. C’est en train de changer énormément. Vers où ça va, c’est un mystère. C’est la nouvelle terre inconnue du cinéma.”
Ce rapport inédit à la représentation, à l’image, me rappelle la critique de Redacted (Brian de Palma) parue dans Les Cahiers du Cinéma en février 2008. Ce film, véritable brulot contre l’intervention américaine en Irak, trouvait son réalisme dans la très fidèle reproduction des vidéos postées par les GIs sur Youtube. Emmanuel Burdeau avait littéralement encensé l’œuvre. “Jusqu’alors, beaucoup de films avaient pu, le temps d’une ou de plusieurs séquences, accueillir des images venues d’un ordinateur ou d’une DV. Mais aucun n’avait encore généralisé le procédé. Il faut donc le dire maintenant, ou se taire à jamais : Redacted marque la fin d’une rhétorique et le début d’une autre. (…) Nous n’allons plus chercher les images sous les images, nous attrapons au vol celles qui se présentent. Le cinéma est repassé second dans l’ordre des images : il organise leur distribution, mais aucune ne lui appartient. Il n’en a que l’usufruit “. Redacted contribue à la redéfinition de nouveaux codes et à l’affirmation de regards étonnants, peut-être inquiétants, sur l’avenir du 7ème art.
Pour aller plus loin, il suffit de se rendre sur le site créé à cet effet par le Centre Pompidou. Il permet d’accéder, en vidéo, à la retransmission des discussions qui se sont déroulées sur cinq jours. Un contenu très riche et passionnant.
ouvalecinema.centrepompidou.fr




