Je suis un jour tombé sur les courts métrages de Pierrick Servais par un des méandres labyrinthiques dont seul internet a le secret. Autant dire totalement par hasard. Car même si sa vidéo la plus célèbre, J’ai vomi dans mes cornflakes, a déjà réalisé plusieurs fois son Vendée Globe du web (près de deux millions de visiteurs sur Youtube notamment), le réalisateur reste relativement méconnu du public. La faute peut-être au statut d’art mineur qui colle à la peau des petits frères du cinéma, cachés dans l’ombre des longs métrages. Mais c’est peut-être ce qui, au fond, en fait leur plus grande force.
Un petit tour par Youtube pour se remettre dans l’ambiance…
…et place aux questions :
«- Père Pierrick, raconte-nous ton histoire : qui es-tu?
J’ai fait des études de cinéma à Lyon (Université Lumière Lyon 2), j’ai bouffé des films par caisses, puis tenté quelques films dans ma chambre. Comme je suis très fainéant, j’ai simplifié au maximum mon travail. Par exemple, si Cornflakes est fait à partir de photographies, c’est parce que je voulais tourner en pellicule, mais face à la masse de boulot que cela implique, j’ai utilisé de la pellicule photo. Une bonne manière de couper la poire en deux.
- Quelles sont tes influences ?
Mes influences dépendent des films, et elles sont généralement totalement inconscientes, mais avec le recul, pour Cornflakes par exemple, je pense qu’il y a une petite dose de La Jetée de Chris Marker, pour le traitement photo en noir et blanc, et une autre de L’île aux fleurs de Jorge Furtado, pour le rythme. Je me souviens aussi qu’en fac de ciné, j’étais très admiratif du travail de Gwen Pacotte et Pierre Excoffier sur le court Art Total, et de David Fourier sur Les Majorettes dans l’espace.
Juste avant de réaliser Oscuramento, le clip de Minizza [à voir ici], j’avais vu quelques films de Dziga Vertov – l’influence se ressent dans les cadrages de cheminées en contre-plongé et un certain dialogue interne des images par le montage. Il y a aussi une citation de Incendie des puits de pétrole des Frères Lumière, qui peut être considéré comme le point de départ du film.
Plus généralement, je suis un grand fan du cinéma des années 60-70 (mes deux films préférés sont Adieu Philippine de Rozier et The Passenger de Antonioni), et je me suis inspiré pour mon moyen-métrage, Mon étoile est un lampadaire, encore en post-production, du regard radical de Garrel et du sens graphique d’Antonioni, toutes proportions gardées.

- Que tu fasses d’excellents courts-métrages passe encore, après tout tu as étudié le cinéma… mais où donc as-tu appris à faire une musique pareille (voir par exemple l’excellente bande-son de J’ai vomi dans mes cornflakes) ?
J’ai appris pendant des nuits entières, mais je ne fais pas de la musique, je fais juste des “illustrations sonores” de mes films. Je ne connais rien à la musique, ni même jouer d’un instrument, je tente des trucs pendant des heures jusqu’à ce que ça sonne bien. L’avantage de passer des heures sur de la musique séquencée, c’est que ça permet d’apprendre beaucoup de choses sur la notion de rythme, qui peuvent ensuite être réutilisées dans le domaine du montage.
- Où en est la réalisation de ton premier moyen métrage : Mon étoile est un lampadaire ? Peux-tu nous dire quelques mots (« un scoop ! un scoop ! un scoop ! ») sur le sujet ?
Mon étoile fera 30 minutes, c’est un film assez punk car il est tourné sans équipe (j’étais seul en technique avec trois comédiens, tournage à la lumière du jour et post-synchro des voix), sans scénario (il y avait deux pages écrites mais l’essentiel s’est fait sur le tournage même, ou entre deux bières), et sans Gerard Depardieu. Le film n’est pas sans défaut (il ne plaira pas à grand monde), mais il a un certain charme bricolé, et au moins tente des choses un peu casse-gueule. Par exemple il n’y a quasiment aucun dialogue, ni de musique.
Sur le papier, c’est le film-type qui fait fuir les producteurs, il est un peu à contre-courant, mais ce n’est pas très grave car il n’a rien coûté. Je ne sais pas s’il sera sur internet (peut-être en téléchargement gratuit, pour ne pas “abîmer” la qualité de l’image), mais en tout cas je préviendrai quand et où il sera montré.

- D’autres projets secrets ?
J’ai envie de réaliser un film par mois en 2009. Mais bon, c’est comme toutes les résolutions de début d’année, on la tient quinze jours et après on a oublié de quoi on parlait. J’ai aussi envie de faire un long métrage dans ma ville natale totalement autoproduit, mais ça s’avère un peu compliqué…
- Une petite dans la catégorie « posons des questions chiantes parce que ça fait genre je suis journaliste » : comment résout-on la contradiction entre les convictions que l’on peut avoir vis-à-vis du système marchand en tant qu’ artiste (système que tu critiques abondamment dans tes différents courts métrages) et le fait qu’il est difficile de lui échapper pour avoir une chance que l’on reconnaisse son travail (exemple : le soutien de Kodak à Quand ch’rai grand) ?
Pour l’instant, personnellement, je n’ai pas trop de problèmes avec ça puisque je fais des films avec mes propres sous, qui ne marchent que par le bouche à oreille d’internet et des festivals (Le soutien de Kodak est à relativiser, car c’est en participant à une sorte de séminaire sur le Super16 qu’ils ont proposé de prêter une caméra aux personnes présentes, liste d’attente disponible à la sortie. L’histoire d’amour s’arrête là).
Bref, quoiqu’il en soit, peut-être arrivera un jour où je devrai mendier trois sous pour tourner un film, mais si ce film défend une cause qui me tient à cœur, alors je pense que ça vaudra le coup. Car l’important n’est pas de savoir comment faire un film, mais que dire dans ce film, et la manière de le dire.

- Une dernière question pour la route : certains veulent devenir astronaute, d’autres réalisateur (chacun ses problèmes) : réalises-tu aujourd’hui tes rêves d’enfant ou continues-tu à vomir dans tes céréales ?
Avoir fait un film qui a autant tourné que Cornflakes est quelque part une énorme satisfaction – et être interviewé pour ça aussi – mais je suis toujours obligé de faire des petits boulots pour financer mes films de quatre minutes donc la route est encore longue – si toutefois il y a une route pour moi. Je pourrais officiellement dire que je réalise mes rêves d’enfant quand je serai payé pour faire des repérages à Tel-Aviv ou un western au Nouveau-Mexique. Et puis franchement, vue la gueule de la France aujourd’hui, difficile de ne pas vomir dans ses céréales, rêves d’enfant ou non. »
Le site officiel de Pierrick Servais : TapasNocturn
Crédits photos : © Pierrick Servais / TapasNocturn



Congratulations on the interview!! This is my favorite film by Servais. He is brilliant.
J’ai eu la chance de faire mes études avec Pierrick, et je peux dire que c’est une belle personne qui ne manque jamais d’inspiration, et qui avance quoi qu’il arrive. J’ai hâte de voir “Mon étoile est un lampadaire”. Bravo
J’avais dans l’idée d’interviewer aussi Pierrick Servais, mais c’est chose faite. Interview intéressante, beau boulot !
@Knorc : Merci !