“The Wrestler”, le saut de l’ange

Il y a quelques mois (ici-même), on vous faisait part, déjà, de notre impatience. Enfin,The Wrestler, le nouveau film de Darren Aronofsky (Requiem for a Dream, The Fountain), débarque sur nos écrans.

Randy « Le Bélier » a connu sa période de gloire sur les rings. Catcheur professionnel has-been, il se produit encore dans de petites salles. En froid avec sa fille unique, et ayant pour seul logis un mobile home, il s’accroche à son unique raison d’exister : son public. Son corps bodybuildé vieillissant endosse coups et blessures, jusqu’au jour où une crise cardiaque le contraint à se ranger. « Le Bélier », forcé de renoncer au sport, prend son exclusion en pleine gueule. Exclusion du ring, exclusion sociale… Lorsqu’il sort de l’hôpital, il est seul. Il erre, bat le pavé, se cherche, et tente de se reconstruire une vie sans son public et sans sa passion.

Si le parcours de cet homme déchu témoigne d’un grand potentiel dramatique superbement exploité, The Wrestler transcende largement son sujet initial. Avant tout, Darren Aronofsky s’intéresse à ce que l’on pourrait appeler « l’envers du décor ». Dans le monde du catch, le divertissement est programmé, l’imprévu n’a pas vraiment sa place. La caméra en filme certes les coulisses, mais surtout celles de la vie d’un homme. Les scènes-clé sont coupées avant leur aboutissement, comme pour accentuer la volonté du réalisateur de se concentrer sur « l’avant », de rester derrière le rideau, dans la retenue et dans le refus du spectacle.

L’approche réaliste, tenant presque du documentaire, démonte les rouages pour nous laisser face à un drame poignant et puissant, sans artifices. Le véritable adversaire de Randy, c’est Randy lui-même. Tout le reste n’est que mise en scène. Du catch comme illusion d’une réelle violence au désespoir d’un ex-champion, The Wrestler parle avec force tant de l’être humain que de la déconstruction du spectacle -spectacle du catch, spectacle de la vie, mais aussi spectacle du cinéma.

De même, les choix de réalisation (très peu de musique, caméra à l’épaule, couleurs froides dominantes) nous laissent face à une « brutalité » dont se dégage une grande force émotionnelle. Cela se retrouve aussi dans le traitement de la thématique du corps. Chez Darren Aronofsky comme chez David Cronenberg, le corps est avant tout considéré comme un corps souffrant (c’était déjà le cas dans Requiem for a Dream). Randy saigne, pleure lorsqu’il reparle à sa fille après de longues années, accumule les cicatrices, souffre du dos… La fragilité humaine nous frappe d’autant plus lorsqu’elle se voit à l’écran, servie par l’interprétation frappante de justesse et quasi autobiographique de Mickey Rourke en colosse affaibli par sa solitude et par le poids des années.

Malgré son humilité et sa sobriété à toute épreuve, le film réussit (et c’est là un tour de force) à imposer un grand lyrisme. Le destin inéluctable de Randy dans la grisaille du New Jersey en fait un véritable héros de tragédie. Souvent filmé de dos, seul, et poussant les portes jusqu’au ring final, l’homme marche vers sa rédemption. The Wrestler est l’ultime révérence d’un champion anéanti, le dernier sacrifice d’un homme qui n’a jamais su que souffrir.

Actuellement en salles

Crédits photos : © Wild Bunch

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