Il aura fallu quatre albums et autant de tournées pour que Vincent Delerm revienne aux sources le temps d’un concert. A Bernay, petite ville du bocage normand, les quatre cent et quelques places du théâtre Edith Piaf accueillaient la semaine dernière celui qui y avait fait sa première scène avec le club théâtre de son lycée, il y a une quinzaine d’années.
Depuis ce temps est né un artiste qui s’affirme aujourd’hui comme l’une des figures incontournables de la chanson française. Ses premières apparitions sur France Inter et chez Drucker en 2002 auraient pu lasser rapidement, mais Delerm a su jouer de l’image d’”intello-bobo-chiant ” inhérente à ses deux premiers albums, quitte à mettre en jeu son identité en lorgnant vers la pop et en améliorant son chant. Lui-même avoue ne pas se reconnaître à la réécoute de son premier album..

Malgré tout persiste l’essentiel, et particulièrement cette alchimie entre l’amour pour la littérature et le cinéma, tous deux ornés de name dropping. Sans forcément s’enflammer à l’image des Inrockuptibles qui le considèrent comme le « Français le plus doué de sa génération », force est de se rendre à l’évidence : le dernier disque en date de Vincent Delerm -Quinze Chansons- et la tournée qui en découle consacrent l’originalité d’un chanteur qui, s’il est loin de faire l’unanimité (à chacun sa façon d’écouter), est sans conteste porté par une rare inspiration.

Pour preuve, revenons à notre concert. Dès que les lumières s’éteignent, le ton est donné. Une poursuite parcourt la salle au son du jingle de la 20th Century Fox et s’arrête sur un petit lion en peluche posé sur un piano, rugissant tel celui de la Metro Goldwyn Mayer. Le concert sera, sans réelle surprise, un vibrant hommage au cinéma. « Hollywood après guerre, piscine, bref, tu vois », et bien plus encore : L’Antoine Doinel de Truffaut, François de Roubaix et Fanny Ardant (qui a prêté sa voix pour l’occasion) sont de l’aventure. « C’est un peu décevant Deauville sans Trintignant »… Les textes sont autant de scénarii que de bribes de quotidien mélancoliques ou légers, sensibles et justes, distillés avec deux autres musiciens. Ambiance feutrée, résonnances intimistes.
Quelques mannequins en noir et blanc sont dispersés sur scène, un grand rideau rouge découvre un écran de cinéma sur lequel défilent à l’occasion le générique d’un Woody Allen ou une pub pour les glaces Miko… La vraie surprise est là, résidant dans l’inventivité d’une mise en scène qui apporte aux chansons une troisième dimension, tantôt poétique, tantôt humoristique. Tour à tour, le chanteur se découvre héros d’un film muet sorti des années 20, une interview insolite de Johnny Hallyday à propos des « Noirs d’Afrique » surgit de nulle part…
Bref, au-delà d’un simple concert, on assiste à un véritable spectacle qui surprend d’autant plus l’auditeur qui, jusque là, ne s’en était tenu qu’aux albums. Oubliez le lugubre piano-voix : Delerm est tout sauf un chanteur ennuyeux, et le prouve à maintes reprises. Si certains moments n’évitent certes pas les clichés, l’artiste les prend à contrepieds, se moque de lui-même, et s’impose à sa manière comme une véritable bête de scène. Les rires du public font voler en éclats les a priori, si bien qu’on en vient même à se demander si l’on ne s’était pas complètement trompés sur notre homme.
Subitement, il paraît loin, très loin, le chanteur cantonné aux textes pour enseignants et étudiants en lettres. Vincent Delerm nous transporte avec une facilité déconcertante dans son univers imaginaire en suspension, sensible, magique, presque onirique.

Vincent Delerm est en concert à La Cigale jusqu’au 30 mars
et en tournée dans toute la France
Crédits photos : © Hervé Le Gall / LP -Frédéric Dugit


